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Histoire du chanvre en Chine ancienne : de l’empereur Shennong à l’ère moderne

Récit historique détaillé avec sources vérifiables

Le chanvre fait partie de l’histoire chinoise comme le riz, le thé ou la soie. Depuis plus de dix millénaires, il accompagne l’humanité sur les rives du fleuve Jaune, tissant sa présence dans les mythes, les livres et les gestes quotidiens. En Chine, le ma (麻) n’est pas seulement une plante : c’est une mémoire vivante, symbole d’équilibre entre ciel et terre.


🌱 Aux origines du « ma » : la plante civilisatrice

Les plus anciennes fibres de chanvre retrouvées en Chine remontent à près de 12 000 ans, découvertes dans les sites néolithiques de la vallée du Yangshao. Des fragments de tissus, de cordages et d’empreintes sur poterie témoignent déjà d’un usage quotidien et sophistiqué.
Dans les chroniques, le chanvre est mentionné comme l’une des « cinq plantes sacrées » du légendaire empereur Shennong, le « divin laboureur », figure fondatrice de l’agriculture et de la médecine chinoise.

Selon le Shennong Bencao Jing (神農本草經, Ier siècle av. J.-C.), première pharmacopée attribuée à ce souverain mythique, les graines de chanvre — ma zi — nourrissent et soignent à la fois.

« Les graines de ma apaisent l’esprit et fortifient le corps. »
(Shennong Bencao Jing, traduction libre)

Cette reconnaissance précoce fait du chanvre l’une des premières plantes domestiquées pour un triple usage : textile, alimentaire et médicinal.


🧵 Chanvre et quotidien dans la Chine ancienne

Sous les dynasties Xia, Shang et Zhou (entre 2000 et 500 av. J.-C.), la culture du chanvre s’étend dans tout le nord de la Chine. Le ma devient une ressource stratégique : ses fibres tissent les vêtements du peuple, ses cordes lient les bateaux et ses graines nourrissent les foyers.
Des textes rituels comme le Zhou Li (周禮) évoquent la fonction d’« officiers du chanvre », chargés de surveiller la qualité des fibres et des toiles.

Les archéologues ont retrouvé dans les tombes des Han (vers 200 av. J.-C.) de magnifiques étoffes de chanvre tissé, preuve d’un artisanat avancé. La plante symbolise alors la pureté et la frugalité confucéenne, associée aux vêtements simples des lettrés et des paysans vertueux.


📜 Le papier de chanvre : invention et transmission du savoir

Vers l’an 105 de notre ère, sous la dynastie Han, l’inventeur Cai Lun met au point un procédé de fabrication du papier à partir d’écorces, de chiffons et de fibres de chanvre. Cette invention, inscrite au patrimoine mondial de l’humanité, transforme durablement la civilisation.
Avant le papier de bois, ce sont des fibres de chanvre battues et macérées qui donnaient les premières feuilles sur lesquelles furent copiés les classiques de Confucius et les traités taoïstes.

Le ma zhi (papier de chanvre) est durable, souple et résistant à l’humidité — des qualités qui expliquent la survie exceptionnelle de manuscrits vieux de deux mille ans retrouvés dans les grottes de Dunhuang.


🌿 Médecine et spiritualité : la plante des deux mondes

Dans la tradition chinoise, le chanvre est associé à la dualité yin-yang : il nourrit le corps et éclaire l’esprit.
Le Pen-ts’ao Kang-mu (本草綱目, 1596) de Li Shizhen, monument de la médecine impériale, décrit avec précision ses vertus :

« Les fleurs du chanvre sont âcres et toxiques ; elles permettent de voir les esprits et d’entrer en communion avec les dieux. Les graines, elles, sont nourrissantes et paisibles. »
(Li Shizhen, Pen-ts’ao Kang-mu, 1596)

Cette distinction entre les usages sacrés (fleurs riches en résine) et les usages nourriciers (graines et fibres) illustre la sagesse du taoïsme : l’équilibre des contraires dans une même plante.

Le chanvre entre aussi dans la pharmacopée millénaire chinoise : on l’emploie pour soulager les douleurs, calmer les spasmes, favoriser le sommeil ou stimuler la digestion. Plusieurs textes médicaux de la dynastie Tang mentionnent des préparations à base de ma ren (graines décortiquées) dans les remèdes officiels de la cour impériale.


🚜 De la tradition à la modernité : continuités et renaissances

Malgré les mutations agricoles des XIXᵉ et XXᵉ siècles, la culture du chanvre n’a jamais complètement disparu en Chine.
Dans les provinces du Yunnan, Heilongjiang, Jilin et Shandong, le chanvre industriel reste cultivé pour ses fibres textiles et ses graines riches en huile. Après les années 1950, des instituts agronomiques chinois ont sélectionné des variétés à faible teneur en THC, contribuant à la création d’une filière nationale moderne.

L’essor industriel du chanvre chinois s’est consolidé à partir des années 1980, avec la réouverture des filatures de fibres longues et la mise en place de programmes régionaux soutenus par l’État. Le gouvernement chinois a reconnu le potentiel du ma comme culture durable à faible impact environnemental, capable d’enrichir les sols, de limiter l’érosion et de fournir une matière première biodégradable pour l’industrie textile et les matériaux composites.

Aujourd’hui, la Chine est redevenue l’un des premiers producteurs mondiaux de chanvre, notamment pour le textile, les bioplastiques et les extraits de CBD destinés à l’exportation.
Selon la FAO, elle cultive plus de 65 000 hectares de chanvre industriel, soit environ la moitié de la production mondiale. La province du Heilongjiang, au nord-est, concentre une large part de cette production, tandis que le Yunnan, au sud, se distingue par des variétés tropicales à haut rendement en fibres et graines.

Des entreprises chinoises fournissent désormais des fibres de chanvre longues et raffinées à des marques européennes et japonaises de textile écologique. Dans la région de Harbin, les filatures modernes associent technologies de défibrage à vapeur et séchage solaire, renouant avec la tradition artisanale tout en répondant aux exigences de la mode durable mondiale.

Sur le plan scientifique, des universités comme celles de Heilongjiang, Kunming, Beijing Agricultural University ou Wuhan Textile University publient régulièrement des recherches sur la génétique, la durabilité et les usages pharmaceutiques du Cannabis sativa L.
Les travaux récents portent sur la sélection variétale, la nanocellulose issue des tiges, la valorisation énergétique et l’étude des cannabinoïdes non psychotropes (CBD, CBG, CBC).

Cette dynamique place aujourd’hui la Chine au cœur d’un renouveau global du chanvre, mêlant science, tradition et économie circulaire — un retour aux sources où l’innovation s’enracine dans un héritage de plusieurs millénaires.


🕊️ Héritage millénaire

L’histoire du chanvre en Chine est celle d’un dialogue continu entre nature, culture et sagesse.
De la médecine de Shennong à la recherche contemporaine, de la toile paysanne aux fibres high-tech, la plante a accompagné toutes les métamorphoses de la civilisation chinoise.
Elle reste, aujourd’hui encore, une messagère d’équilibre : une racine ancienne au service d’un avenir durable.