Textiles, chènevotte, poussières, huile et fibres courtes
Dans la filière du chanvre, rien ne se perd, tout se transforme. Cette maxime prend ici tout son sens : chaque étape de la transformation génère des coproduits réutilisables, formant un modèle exemplaire d’économie circulaire. Des fibres longues aux poussières les plus fines, le chanvre incarne la promesse d’une ressource à zéro déchet.
🌾 Une plante intégralement valorisable
Dès la récolte, le chanvre se distingue par sa polyvalence. La tige, le cœur ligneux, les graines, les poussières et même les effluents de pressage trouvent tous un second souffle.
Les fibres longues servent aux textiles et aux matériaux composites ; la chènevotte, partie ligneuse du cœur de la tige, devient isolant, litière ou béton de chanvre ; les fibres courtes et les poussières sont intégrées dans des panneaux, papiers, bioplastiques ou substrats horticoles.
Cette approche « zéro perte » n’est pas une utopie contemporaine : dès le XIXᵉ siècle, des manuels d’agriculture mentionnaient la récupération des déchets de teillage pour la fabrication de cordages grossiers ou d’isolants d’emballage. Aujourd’hui, la boucle s’est simplement modernisée, intégrant des procédés industriels et des analyses de cycle de vie.
👉 Exemple concret : en France, la coopérative La Chanvrière de l’Aube, l’une des plus anciennes d’Europe, valorise 100 % de la plante. Les fibres longues partent vers le textile technique, la chènevotte vers les matériaux de construction et les poussières vers les litières naturelles. Aucun déchet ne quitte l’usine sans usage défini.
🧶 Recyclage textile : le retour des fibres courtes
Les fibres courtes de chanvre, longtemps négligées, retrouvent une valeur grâce aux innovations dans la filature mécanique. Mélangées à du coton recyclé, elles permettent de produire des fils résistants et respirants.
Des startups européennes — notamment en France, aux Pays-Bas et en Italie — développent des textiles circulaires où les chutes de production et vêtements usagés en chanvre sont retransformés en fibres neuves. Le procédé, mécaniquement sobre, évite solvants et additifs.
Un kilo de fibres recyclées permet d’économiser jusqu’à 2 000 litres d’eau et 1,5 kg de CO₂, tout en prolongeant la durée de vie de la matière. C’est une économie de matière première, mais aussi d’énergie.
👉 Exemples concrets :
- En Bretagne, la société FairFibers récupère les chutes textiles de chanvre pour produire des fils réutilisés dans la confection de sacs et de vêtements techniques.
- Aux Pays-Bas, le collectif Blue Hemp Loop expérimente des circuits de réemploi de vêtements en chanvre, broyés puis refilés dans des usines locales.
- En Italie, le projet Canapuglia associe filature et recherche sur les textiles recyclables à base de chanvre et de lin, créant une gamme « zéro fibre perdue ».
🪵 Chènevotte et poussières : la boucle du bâtiment
Les résidus ligneux issus du défibrage sont eux aussi valorisés.
La chènevotte entre dans la composition du béton de chanvre ou des panneaux isolants, où ses qualités hygroscopiques et thermiques excellent.
Les poussières fines, récupérées par aspiration dans les usines de teillage, servent de liant naturel dans les mélanges chaux-chanvre, ou comme amendement organique dans les sols.
Certains fabricants expérimentent même leur transformation en bûchettes de biomasse ou en granulés de chauffage, fermant ainsi la boucle énergétique.
👉 Exemples concrets :
- En Nouvelle-Aquitaine, l’entreprise Bâtir en chanvre réutilise les poussières de défibrage comme charge végétale dans ses enduits chaux-chanvre.
- Le projet européen ISOBIO a montré que les chènevottes et fibres courtes de chanvre pouvaient remplacer une partie des matériaux minéraux dans les panneaux isolants à faible empreinte carbone.
- En Pologne, la société HempEco Systems transforme les rebuts de teillage en granulés de biomasse, permettant aux producteurs de chauffer leurs propres ateliers avec leurs résidus.
🌻 Graines, huiles et tourteaux : la circularité alimentaire
Du côté des graines, rien ne se perd non plus.
Après l’extraction de l’huile, le tourteau de chanvre riche en protéines est valorisé pour l’alimentation animale ou humaine.
Les résidus de filtration d’huile deviennent ingrédients pour cosmétiques, savons et baumes naturels.
Certains producteurs réutilisent également les effluents aqueux du pressage dans des composts organiques riches en micro-éléments.
Cette logique de boucle complète, où la graine nourrit, soigne et fertilise, illustre le principe de bioraffinerie agricole : une matière première unique, plusieurs vies successives.
👉 Exemples concrets :
- En Isère, la ferme Le Chanvre de l’Isle Crémieu transforme ses graines en huile alimentaire, puis revalorise les tourteaux pour l’alimentation de ses chevaux et volailles.
- Au Québec, la société ChanvBio utilise les résidus de pressage pour la fabrication de savons et de soins à base d’huile de chanvre pressée à froid.
- En Allemagne, plusieurs huileries regroupées sous le réseau HanfHaus intègrent les déchets de décantation dans leurs composts agricoles, bouclant le cycle localement.
🔁 De la bioraffinerie à l’économie circulaire territoriale
Les nouveaux modèles de transformation du chanvre s’organisent à l’échelle locale et circulaire.
Dans certaines régions françaises, les coopératives chanvrières mutualisent les flux : les fibres longues partent vers le textile, la chènevotte vers le bâtiment, les poussières vers les litières animales et les huiles vers la cosmétique.
Les déchets d’un atelier deviennent la ressource du voisin.
Cette économie symbiotique, inspirée des principes de l’écologie industrielle, réduit le transport, les pertes et les émissions de CO₂ tout en créant des emplois ruraux durables.
👉 Exemples concrets :
- En Occitanie, le programme Can’Hop! relie agriculteurs, artisans et chercheurs autour de micro-filières locales où chaque coproduit trouve sa place — de la chènevotte aux bioplastiques.
- En Belgique, la filière Hemp4Circular met en place des plateformes logistiques partagées permettant à plusieurs PME de mutualiser les résidus pour la fabrication de panneaux biosourcés.
- En Suisse, le projet Circular Hemp Alps expérimente la circularité complète à l’échelle cantonale : semences, transformation, textiles, alimentation et énergie.
🌍 Une ressource du futur déjà circulaire
Le chanvre n’a pas attendu la mode de la circularité pour montrer l’exemple.
Ses cycles naturels de croissance rapide, sa capacité à séquestrer jusqu’à 15 tonnes de CO₂ par hectare, et la valorisation intégrale de ses résidus font de lui une plante-pivot de la transition écologique.
En agriculture comme en industrie, il démontre qu’un modèle sans perte n’est pas seulement possible, mais économiquement viable.
De la fibre au sol, du vêtement au mur, de l’huile au savon, le chanvre boucle la boucle avec élégance et efficacité.
👉 Perspective concrète : le développement de mini-bioraffineries locales, capables de transformer les déchets de chanvre en énergie, bioplastiques ou composts, représente la prochaine étape de la filière. Plusieurs prototypes existent déjà, comme le projet Hempact en Bretagne ou GreenHempLab en Autriche, où les déchets agricoles deviennent matières premières pour de nouveaux produits.







